En 1932, Jean Epstein tournait L’Or des mers à Hoedic. Le texte que nous vous proposons ci-dessous rassemble des propos du cinéaste sur le contexte dans lequel ce film a été réalisé. Dans ses motivations du scénario, Epstein souligne une « hallucinante pensée, chez les îliens, de l’or enfoui dans la mer », pensée qui est peut-être autant la sienne que la leur...



Hoedic

« On imagine mal l’isolement et la misère auxquels une île comme Hœdik, où j’ai tourné L’Or des mers, peut être réduite. Par beau temps, on traverse les quinze milles qui la séparent de la pres-qu’île de Quiberon en cinq ou six heures de bateau. Mais si le vent souffle et si la mer est méchante, on reste des jours et des jours sans aborder. Autour de l’île, perdue en mer comme un vaisseau fantôme, il n’y a pas de plage ou rivage ; il n’y a pas un mètre de quai où l’on puisse accoster. Un navire a tourné trois jours autour de l’île avant de pouvoir débarquer le docteur qu’on yattendait. Ces jours-là le courrier, le pain manquent…
Vous avez vu l’île de Sein dans Mor Vran ; dans Finis Terrae, vous avez vu Ouessant. Ni l’une ni l’autre, pourtant arides et désolées, ne peuvent donner une idée du dénuement d’Hoedik. Terre de rocs, où poussent péniblement au rare soleil d’été, de maigres oeillets ou des lis sauvages, elle est sans cesse exposée aux vents et à la tempête. N’étaient nos appareils de prisede vues, nous nous serions crus ramenés à mille ans en arrière et à mille lieues des terres de France.

Hœdik est une commune rattachée officiellement au département du Morbihan et soumise à l’autorité d’un maire. Mais le chef véritable, le patron, le père de ces pêcheurs, en est le recteur. C’est un curé qui exerce sur sa paroisse tous les pouvoirs d’un évêque, sans compter, pratiquement, les fonctions d’un commissaire aux vivres, d’un écrivain public et d’un percepteur. Il prodigue les soins et les secours, les bonnes paroles et ne peut pas gouverner mieux qu’il ne le fait. Chaque fois que je l’évoque, son souvenir m’émeut et m’attendrit. C’est peut-être le plus brave homme que j’aie jamais rencontré.
En tout, trois cent quatre-vingts habitants, dont cinquante hommes dans la force de l’âge, qui vivent d’une pêche toujours aléatoire. Tous les pêcheurs sont pauvres et même misérables au-delà de toute imagination. Les femmes, vieillards, enfants, vêtus de loques et de guenilles, croupissent ou errent, cherchant dans les criques et sur les rochers quelque vestige apporté par les flots. Il faut connaître la situation de ces gens là pour comprendre leur désir. Ils vivent avec l’hallucination des trésors engloutis sous la mer. Et comment en plaisanterions-nous lorsque nous voyons un même espoir réunir autour de tapis verts des conseils d’administration qui arment des navires et organisent des expéditions pour retrouver le Nerida au large de Virginia Capes, l’Egypt dans la Manche et, au bord des Orcades, les richesses fantastiques de l’Invicible Armada. »

Le film

« Je suis parti à Hœdik dans le courant de l’hiver sans avoir exactement fixé mon scénario. Mais je pense au thème initial depuis quatre ans. Je porte ainsi des chimères en moi pendant plusieurs années, de telle sorte qu’elles prennent corps naturellement lorsqu’il m’est possible de les réaliser. Je n’ai pas établi de découpage pourL’Or des mers pas plus que pour Finis Terrae ou Mor Vran…
Le thème du film, comme celui du roman que je viens de publier sous le même titre, est l’hallucinante pensée, chez les îliens, de l’or enfoui dans la mer. Hors de cela, film et roman n’ont rien de commun, l’un se passeà Hœdik, l’autre à Ouessant, mais c’est la même idée qui les guide, une sorte de mirage qui amène souvent une catastrophe,soit qu’un navire saute, que des scaphandriers meurent au cours de travaux impossibles, que des îliens soient emportés en tentant d’arracher une épave à la mer…
Parmi ces pêcheurs, un vieux, Quouarrec, est mis à l’écart par les îliens pour sa méchanceté et son ingratitude.Un soir, en rôdant sur la grève, il trouve une cassette brillante abandonnée sur le sable par la marée et la cache. Un gossequi l’a vu de loin, répand la nouvelle. Aussitôt l’imagination des habitants pare cette découverte de leurs propres rêves. Il est certain que le vieux possède une caisse pleine d’or et, lui qui était repoussé par tous, devient l’objet de régalades, de noces, de flatteries, qui ont pour but de lui arracher son secret. On le nourrit tant et si bien que le vieux, peu entraîné à ce régimede l’abondance, meurt de congestion… Il a confié son secret à sa fille Soizic que courtise, sur le conseil de son père, Rémy un jeune pêcheur, le plus beau de l’île. Mais bientôt, pris à son propre piège parce quela petite est gentille et tendre, il en devient amoureux et c’est elle qu’il désire autant que le trésor. Celui-ci sauvera l’enfant enlisée dans les sables, mais la boîte merveilleuse sera engloutie après avoir laissé sur un rocher son contenu sans valeur de verreries, de couverts d’étain et de vieilles boîtes de conserves. »

Les acteurs

« Mes interprètes sont des îliens quej’ai pris à Hœdik. Je n’ai pas voulu demander à des acteurs de copier des gestes, des attitudes des personnages alors que des hommes pouvaientles vivre. Il est bien évident que cette méthode de travail a ses difficultés. On ne peut pas diriger une scène à Hœdik comme on le ferait au studio, en chapeau et en gants blancs. Il faut amener ces gens à une confiance totale, vivre avec eux.
Remarquez bien qu’ils ne jouent pasle film ; ils jouent au film exactement comme vous ou moi jouions autrefois à la petite guerre. Mais quel accent, quelle vérité !…C’est une expérience que j’avais déjà faite du reste, avec Finis Terrae. Le vieux est un Hœdikais tout pur (Martin Le Scoarnec, NDLR), la jeune fille travaille dans un restaurant de Quiberon (Angelina Le Gurun de Houat, NDLR). L’hiver, elle rentre dans sa famille et c’est ainsi qu’elle a pu tourner L’Or des mers. » Le rôle de Rémy est joué par Rémy Blanchet d’Hoedic, NDLR.

Le tournage

« Au mois de novembre 1931, je me rendis à Hœdik avec deux opérateurs et un assistant, et l’équipage de quatre hommes que comportait l’embarcation que nous avions frétée. Ayant pris nos dispositions de travail, nous revînmes sur le continent parfaire l’organisationdu film, puis nous retournâmes à Hœdik pour y tourner de fin janvier au début de mars.
Tout, absolument tout, fut tourné à Hœdik. Nous avons eu des froids terribles, mais le temps n’est jamais un obstacle aux prises de vues. Nous avons maintenant des objectifs assez parfaits pour ne pas nous soucier de cela. Il m’est arrivé de tourner sous des pluiesbattantes qui obligeaient toutes les trois heures, mes opérateurs à changer de costume. »

Du muet au parlant

« J’aurais voulu ne laisser à la parole que la place de l’ancien sous-titre, ne faire entendre que ce qui était strictement indispensable, mais j’ai été amené à étendre le dialogue un peu plus que je ne le pensais tout d’abord. Toutefois, L’Or des mers comprendra une importante partie musicale qui sera composéepar Devaux et Kross-Hartmann.
Je n’ai jamais tourné un film contre mon gré. Je ne voulais pas qu’il en soit autrement avec le parlant, c’est pourquoi j’ai tenu à faire moi-même le texte des dialogues aussi bien que les images et les sons. L’Or des mers sera un film de moi et j’en rends grâce à ceux qui m’ont fait confiance. »

Après le tournage

« Après notre départ, les Hœdikais ont repris le morne fardeau des jours tristes, des courses vagabondes, de la pêche incertaine. Ne croyez pas qu’ils soient à plaindre. Sans besoins, sans ambitions, ils se trouvent fortunés à bien meilleur compte que nous. Leur fatalisme, leur résignation égalent celles de ces Méditerranéens qui dînent d’un plat de nouilles et d’une tomate et usent en dormant le reste de leur existence. Si la pêche est aujourd’hui insuffisante, c’est demain que l’on mangera. Ajoutez leur orgueil d’îliens, le patriotisme qui les attache à ce morceau de roc, le mépris dont ils entourent tout ce qui peut se trouver au-delà de l’horizon, et vous comprendrez qu’ils soient fiers d’un sort aussi exceptionnel. »
« Nous verrons sans doute avec une égale émotion surgir sur l’écran ce vaisseau de terre nue, perdue dans l’océan, hérissée de quelques calvaires, témoin invraisemblable d’une civilisation primitive… Et que l’océan, après l’avoir respectée pendant des siècles, engloutira un jourd’épouvante et de colère, comme il fit des Birvideaux… »

Extraits de propos de Jean Epstein receuillis par Pierre Loprohon dans Cinémonde n° 184, 1932 et Pierre Oguzdans Amis du Peuple, avril 1933.