Le canot de sauvetage d'Hoedic


La station de sauvetage d’Hoedic

«L’utilité de créer une station de sauvetage à l’île d’Hœdic était signalée dès 1882 dans un rapport de l’Ingénieur des Ponts et Chaussées de Vannes.
Cette île habitée exclusivement par des marins pêcheurs, possède sur sa côte sud-est un port appelé “Port-Lacroix”, pourvu d’un petit môle, mais asséchant en entier à mi-marée, et dont l’entrée et la sortie sont particulièrement laborieuses par courant contraire. Aussi, ce n’est pas dans ce port, mais sur la côte nord, au lieu dit “Port de l’Eglise” que la Société, après étude faite en 1902, décida de faire son installation. Le canot se trouve ainsi à côté du village et du sémaphore.»
peut-on lire dans les registres manuscrits de la Société Centrale de Sauvetage des Naufragés, à la page consacrée à la station d’Hoedic.

La décision effective de construction fut prise au premier trimestre 1904 par le Conseil d’administration de la SCSN. La commune d’Hoedic est sollicitée pour le terrain et les droits d’usage. Le Conseil municipal en délibère lors de sa séance du 19 juin 1904 :
« [le maire] donne lecture de la lettre de M. le Vice Amiral Duperré, Président de la Ste Centrale de Sauvetage des Naufragés, demandant la concession gratuite à la Ste Centrale de tout le terrain dont elle aurait besoin pour construire une maison abri pour un canot de sauvetage à l’endroit dénommé Port de l’Eglise avec libre exercice pour transporter le canot à travers l’île pour le lancer sur n’importe quel point en cas de besoin.
À l’unanimité de voix le Conseil accède à la demande de monsieur le maire. »


La concession est entérinée par décision préfectorale du 17 septembre 1904.
L’importance accordée à l’époque à cette station ressort du discours de M. Fourrier lors de l’Assemblée Générale de 1905 :
« ... 98 000 francs [seront consacrés] aux dépenses de renouvellement ou refonte et de constitution de postes de secours nouveaux. Ces derniers seront établis :
- A Trévigion (Finistère)
...
- A Hoedic (Morbihan), sur un îlot au milieu des récifs, à l’un des endroits les plus dangereux de la côte bretonne. »


La maison-abri et la cale furent construites en 1906 et 1907 par l’entrepreneur Le Son, sous la surveillance de M. Le Govic, conducteur des Ponts et Chaussées au Palais.
Le choix de l’emplacement à Port l’Eglise est justifiée par la configuration de l’île. En effet, « Le canot ne pourrait être lancé nulle par ailleurs que par cette cale ; car l’île n’a que des chemins de piétons, et son sol sablonneux s’opposerait absolument au transport par terre ».
Les travaux ne vont toutefois pas sans mal. Durant l’hiver 1906-1907, la construction de la cale est interrompue à cause des tempêtes. Même au printemps 1907, les difficultés restent nombreuses « résultant de l’agitation continuelle de la mer dans ces parages dangereux » rapporte-t-on au Conseil d’administration. On imagine en effet facilement ce que représente de construire une cale de 58 mètres entre lais de haute et basse mer à Hoedic. L’ensemble est toutefois achevé au début de l’automne, pour la somme de 15 460 F de l’époque.

La maison-abri est identique à toutes les autres construites jusqu’alors (à quelques exceptions près comme Saint-Jean de Luz). Jean Pillet, dans son livre « Le sauvetage au temps des avirons et de la voile », en donne une excellente description :
« L'abri mesure à l'intérieur 12,25 m de longueur, 5,60 m de largeur. Les murs ont 4 mètres de hauteur et sont percés de deux portes et de six fenêtres. La grande porte côté mer a une largeur de 3,50 m pour laisser passer le chariot et son canot. À l'autre extrémité, une petite porte de service est fermée par une serrure dont trois clefs sont déposées à des adresses indiquées sur la porte.
De chaque côté, trois fenêtres vitrées sont munies de persiennes à l'extérieur. Dans le haut des pignons, des ouvertures munies de persiennes entretiennent une ventilation constante.
Le sol en béton est d'une propreté parfaite, avec une sorte de trottoir un peu surélevé délimitant bien la place du chariot. Un demi-plafond permet de placer les avirons et des objets de rechange. Dans les encoignures du fond, deux petites armoires sont prévues pour le rangement de menus objets. L'une reçoit la boîte de secours pour les naufragés, l'autre la caisse à outils.
Entre les fenêtres, à hauteur d'homme, sous des étagères sont accrochées les douze ceintures de sauvetage.
Le liège contre la muraille, la toile bien exposée à l'air, les cordons disposés de telle sorte que chaque homme n'ait pour mettre sa ceinture qu'à passer la tête dans l'ouverture...
Sur les étagères, glènes de filin, poulies, dames de nage, pots de peinture ; sur des supports le long des murs, les avirons en service ; sur le sol, deux bacs en bois pour rincer à l'eau douce, si nécessaire, voilure ou ceinture avant de les hisser au plafond pour les sécher ; ancre grappin, petit seau en bois d'avance; deux barres d'anspect, les rouleaux, et le rouleau à plate-forme, servant comme on l'a vu de plaque tournante pour le canot à terre. »


La cale à Hoedic est équipée de rails pour le lancement et la remontée du canot sur chariot à l’aide d’un treuil. Sa pente est de 0,118 m par mètre. Elle permet le lancement à toute heure de la marée, mais « il y a par certains vents un très violent ressac sur la cale ».
La liste des travaux montre que les assauts de la mer sont en effet puissants et dévastateurs. Dès 1921, la voie ferrée est réparée car elle était « complètement rongée ». En 1924, c’est l’assise du parapet en bas de la cale, « qui avait été endommagée lors du raz-de-marée du 9 janvier ». Puis en 1927, on procède au remplacement de l’aussière de treuil (80 m de 55mm de circonférence). Enfin en 1934, « les rails en cornière sont remplacés par des rails guignole, le chariot et les volets de l’abri sont réparés ». Ces derniers travaux sont exécutés par la Ste Bretonne de Construction pour la somme de 19 011,20 F.

Pendant la construction est constitué le premier Comité local de sauvetage, composé de :
LE BOURHIS (Pierre), ancien maire, Président ; BUIS (Jean-Marie), instituteur, Secrétaire-Trésorier ; LE BAYON (Henry), maire ; L’abbé Yvon (Laurent) recteur ; LE LANNION (Jacques), syndic des gens de mer ; NOEL (Jacques), chef guetteur ; FRÉSIGNÉ (Emile), guetteur.
Comme il n’y a pas encore de canot, le Patron et le Sous-Patron ne sont pas nommés. Ce premier Comité fera l’inauguration et la mise en service du canot, mais sera presque entièrement renouvelé dès 1908, par suite du départ de l’instituteur, des guetteurs, et de l’élection d’un nouveau maire.

Le deuxième Comité est ainsi recomposé : LE BOURHIS (Pierre), ancien maire, Président ; LE MASSON, instituteur, Secrétaire-Trésorier ; LE MOING (Jean-Marie), maire ; L’abbé Yvon (Laurent) recteur ; LE LANNION (Jacques), syndic des gens de mer ; BÉDEX (Aimé), chef guetteur ; FRAMCHON (François), guetteur ; LE GURUN (Jérôme-Marie-Vincent), Patron ; LE GURUN (Alphonse-Emile-Marie), Sous-Patron.
L’année suivante (1909), François FRAMCHON deviendra Président.

Les canots de sauvetage d’Hoedic

Le premier canot provient de la station d’Equibien (sud de Boulogne), où il portait le nom de Camille Audenet. C’est un type Henry en tôle de 8,50 m de long, 2 m de large, et 1 400 kg, embarquant 9 hommes d’équipage. Son utilisation à Equibien fut très courte - quelques mois en 1905 - car il était trop lourd pour être tracté sur la longue plage, qui pouvait découvrir sur plusieurs centaines de mètres. Avant son envoi à Hoedic, il retourne au chantier Decout-Lacour pour subir quelques modifications, puis il séjourne six mois à Quiberon pour des essais comparatifs en 1906. Après un nouveau séjour au chantier, il prend le nom d’Arthur de Rothschild (le baron fut administrateur de la SCSN), pour être installé à Hoedic le 1er octobre 1907.

Malgré les modifications apportées, ce canot s’avère dangereux. En décembre 1909, se rendant à Quiberon par gros temps, il se remplit en partie par les trous d’homme, dont les fermetures ne sont pas étanches. Menacé de couler, il laisse porter sur La Trinité, où il trouve refuge. En 1910, les inspecteurs de la SCSN le déclarent très défectueux et à faire disparaître. Il est condamné en octobre 1911, soit juste quatre ans après sa mise en service, et vendu le 18 avril 1912. Il n’aura a effectuer qu’une seule sortie de sauvetage, en 1909, ce qui peut sembler heureux compte tenu de son état.

Il est remplacé le 9 octobre 1911 par l’Arthur de Rothschild, deuxième du nom.
Cette fois le canot « donne entière satisfaction aux marins d’Hœdic », ce qui n’est pas étonnant puisqu’il s’agit de l’ancien Anaïs (lui aussi deuxième du nom), provenant de Lampaul (Ouessant), où il avait déjà un passé glorieux. Ce canot à redressement de 11,50 m. est armé de 12 avirons (donc 14 hommes d’équipage) et a été construit en ... 1884, soit 27 ans plus tôt. Plus grand que le précédent canot Hoedicais, il faudra légèrement modifier le chariot de mise à l’eau.
Sa première sortie ne se fera pas attendre. Le 26 décembre 1911, deux mois seulement après son installation, sous le patronage de Joseph Marie RAOUL, et avec seulement 9 hommes d’équipage sur les 14 habituels, il se porte au secours « d’un homme supposé en danger ».
Il sera finalement condamné au début 1927, après 42 ans de bons et loyaux services.

Le troisième canot d’Hoedic fut l’Ernest Ernestine, qui provient de Port-Vendres. C’est encore un modèle différent. Ce canot à grande stabilité d’Augustin Normand, avec fausse quille en fer, dérive centrale et des caisses à air en cuivre, est armé de 10 avirons, et fait 9,80 m de longueur, pour 2,60 m de large, 0,52 m de tirant d’eau, et pèse 3 900 kg.
En novembre 1930, il est remplacé par le canot 88 Gabriel Thomassin, venant de la station d’Ononville où il a servi de 1902 à 1929. Après révision aux chantiers Normand, il prend le nom de Caroline Fabrègue. L’Ernest Ernestine, lui, est renvoyé aux mêmes chantiers, sans que l’on sache ce qu’il advint.

Le Caroline Fabrègue est un canot à redressement et caisses à air en cuivre. Il fait 10,10 m de long pour 2,27 m de large, 0,50 m de tirant d’eau à vide et 0,55 m avec 800 kg, porte 10 avirons, et pèse 2 555 kg.
Ce sera le dernier canot d’Hoedic. Car le 21 juillet 1932 est installé à Le Palais un canot Jouët à deux moteurs, le Lucien Billet, ce qui rend moins indispensable la présence d’un canot à Hoedic.

Le Caroline Fabrègue effectuera cependant encore deux sorties, glorieuses, en 1934, pour se porter au secours du navire le Sainte Cécile. Il sera ensuite remisé dans l’abri, jusqu’en 1949, année où il fut vendu à M. Etienne Beuve Méry, de Vannes, pour 800 000 F de l’époque, avec treuil et chariot (+ 5 000 F).
Etienne Beuve Méry le cède à Yvon Beuve Mery, de l’île d’Arz (frère ou fils ?), qui le motorise, le baptise Amiral Kiesel, et l’utilise jusque vers 1980 pour la drague des huîtres dans le golfe.
Désarmé et abandonné en haut d’une plage, il est quelques années plus tard légué au Musée du Bateau de Dournenez, avec un échantillon assez important de l’armement d’origine, par Yvan Beuve Méry, lorsque qu’il en hérite au décès de son oncle.
Aujourd’hui, le canot est toujours dans les réserves du Musée, entièrement démonté suite à un projet de restauration suspendu.

Les sorties de sauvetage à Hoedic

Les canotiers d’Hoedic se sont portés onze fois au secours de navires en difficulté entre 1909 et 1934, d’après les registres centraux de la Société Centrale de Sauvetage des Naufragés. Il est cependant certain qu’il y a eu au moins une sortie de plus, dont on trouve la trace dans les annales des récompenses. D’autres encore ? Peu probable. Les registres nationaux de la SCSN étaient malgré tout tenus avec rigueur, et une première recherche dans les archives départementales, effectuée par Henri Buttin, n’a pas apporté d’éléments en ce sens.

Le premier équipage du canot se composait de : LE GURUN (Jérôme-Vincent-Marie), patron ; LE GURUN (Alphonse-Emile-Marie), sous-patron ; BLANCHET (Louis-Marie), ALLANIC (Jean), RAOUL (Joseph-Marie), RAOUL (Jules-Denis), LE. FUR (Joseph-Pierre-Marie), SCOUARNEC (Joseph-Emmanuel) et BLANCHET (Vincent-Marie), canotiers.

La première sortie de sauvetage fut le 22 avril 1909. En voici le récit, tel qu’il est rapporté dans les Annales du Sauvetage :
« ILE D'HŒDlC (Morbihan). 23 avril 1909.
MONSIEUR LE PRÉSIDENT,
Le 22 avril courant, à 2 h. 45 soir, au reçu de votre télégramme, le sémaphore d'Hoëdic hissa le pavillon noir, le chef guetteur fit prévenir patron et canotiers de mettre le canot «Arthur de Rothschild» à la mer et donnait l'ordre au patron de se rendre dans les parages du Four pour porter secours au canot de sauvetage de La Turballe.
A 3 heures le canot était lancé et faisait route sous voiles avec grosse brise de vent Sud et mer très grosse qui gênait beaucoup pour la marche du canot, vu que le vent était près et que le courant de flot drossait le canot sous le vent. Enfin, le canot est arrivé à 5h. 45 par le travers du Four et n'apercevant rien sur le phare ni sur le «Laos» a croisé jusqu'à la tombée du jour.
A 6 h. 30, il se dirigeait vers le Croisic, où il arrivait à 8 heures du soir. Les canotiers ont été bien reçus par M. l'Administrateur de l'Inscription Maritime et le Maire du Croisic qui se sont occupés d'eux Là, ils ont appris que les naufragés, au nombre de quatorze personnes, étaient des ouvriers travaillant sur le «Laos», grand vapeur échoué sur le Four. Ils avaient été recueillis par un bateau de pêche du Croisic. Le 23 avril, au matin 4 heures, l'«Arthur de Rothschild» appareillait et prenait la remorque du chalutier à vapeur Lizzie, qui l'a remorqué jusqu'aux Cardinaux. Le canot mit aussitôt à la voile et fit route vers le Port de l'Eglise où il arriva à 8 heures du matin.
Le Président du Comité local, FAMCHON, Guetteur. »

Il faut se souvenir du peu de fiabilité du premier canot Arthur de Rothschild pour apprécier le récit anodin de cette sortie.

La deuxième sortie eut lieu le 26 décembre 1911, pour porter « secours à un homme supposé en danger ».
Aucune trace de rapport pour cette sortie. Les registres portent seulement l’indication de l’équipage : Joseph RAOUL, patron ; Henri et Joseph ALLANIC, Gildas LE GURUN, Vincent LE FUR, Joseph ALLANIC, Martin LE SCOUARNEC, François-Jean ALLANIC et Joseph LE PALLUEC, canotiers.

Six mois plus tard, le 8 mai 1912, nouvelle sortie pour porter assistance à « un canot chaviré – 1 h[ome] », lit-on dans le registre.
Rapport de la sortie :
« Comme suite à mon télégramme d'hier soir, j'ai l'honneur de porter à votre connaissance qu'hier, vers 6 heures du soir; le canot « Cœur de Jésus », patron BOURGUIN (Jean-Marie), de Saint-Cado, quartier d'Auray, était occupé à placer ses filets à la pointe Nord-Est de l'île, lorsqu'une lame de fond remplit le canot qui coula aussitôt.
Des six hommes composant l'équipage, cinq gagnèrent la terre à la nage. Il n'en fut pas de même pour le matelot CLOAREC (Yves) qui, ne sachant pas nager, se cramponna à une planche et fut, par le courant, drossé assez loin de terre. Heureusement que le patron BOURGUIN (Jean-Marie) vint prévenir au village, car l'accident avait passé inaperçu.
Aussitôt, je courus prévenir le Président du Comité, qui me donna ordre de lancer le « Arthur de Rothschild ». Tous les canotiers étaient présents, le canot fut mis à l'eau avec célérité et put arriver sur les lieux du naufrage juste à temps pour sauver le matelot CLOAREC (Yves) qui, épuisé, allait couler.
Le Secrétaire du Comité de Sauvetage, LE GURUN (Gildas). »


À l’orée de la première guerre mondiale, c’est le « Courrier » qui va solliciter les secours :
« HOEDIC (Morbihan). 26 mars 1914.
Le 25 mars, le “Va Toujours”, bateau postal, chargé du service régulier entre Quiberon et les îles Houat et Hoëdic, avait quitté Hoëdic vers 10h. 30, et, après avoir fait escale à Houat, s'efforçait de rentrer à Quiberon. Le vent très modéré dans la matinée avait fraîchi graduellement depuis midi pour souffler en tempête des régions d'Ouest avec de brusques changements de direction et de gros grains. Le “Va Toujours” ayant réussi à doubler les passages difficiles de La Teignouse s'était réfugié au mouillage de Houat, il ne put y tenir et dérapa emporté à la dérive. Le capitaine se voyant en danger fit hisser le pavillon de détresse pour appeler au secours. A 18h. 30, un télégramme du syndic de Houat demandait le concours du canot de sauvetage. Immédiatement le chef guetteur du sémaphore d'Hoëdic arborait le pavillon noir, avisait le patron et les canotiers qui s'empressèrent et à 19 heures le canot était à l'eau, le lancement s'étant effectué rapidement et régulièrement. La mer était grosse, les vents d'Ouest continuaient à souffler en tempête avec des grains violents et rapprochés qui rendaient encore plus noire une nuit sans lune et déjà sombre.
Les recherches effectuées n'ont donné aucun résultat, plusieurs fusées ont été lancées, le bateau en péril n'a pas été aperçu à cause de l'obscurité, ni aucun appel entendu. D'après des renseignements ultérieurs, il était jeté à la pointe d'Entale sur les côtes Nord-Ouest de Houat, l'équipage et les sacs postaux sont sauvés.
Convaincus de l'inutilité de prolonger leurs efforts, nos canotiers décident de rentrer, non à la maison-abri, inabordable par suite de l'état de la mer, mais au port Lacroix situé au Sud. Pour s'y rendre, force fut de contourner l'île et de louvoyer à travers les récifs très dangereux des Grands Cardinaux ; ce parcours, dans les conditions d'heures de marée, de vent et de mer où il s'est effectué, dénote chez le patron et les canotiers une habileté, un sang-froid et un courage dignes d'éloges. Par suite du manque d’eau et après un quart de marée descendante, le canot ne pouvait pas rentrer dans le port Lacroix. Il a été mouillé en rade ; les canotiers trempés et fatigués ont débarqué à 22 h.3O et ont été remplacés par douze hommes dispos chargés de garder le canot pendant la nuit et de le faire entrer dans le port à la marée du matin. Dès que l’état de la mer le permettra, il sera ramené à son abri.
Le Secrétaire du comité de sauvetage, LEBLEVEC, Recteur. »


On remarquera la différence de style entre ce récit par le Recteur et le récit précédent, par un marin. Est-ce dû à la fonction ? Les hommes d’église avaient nécessité, surtout au XVIII et XIX siècle, de démontrer l’apport des valeurs chrétiennes aux communautés qu’ils servaient. Ils forçaient par conséquent souvent le trait, dans leurs rapports à l’autorité, sur les caractères d’abnégation et de probité de leurs ouailles.
Il est aussi probable que, cette sortie n’ayant pas conduit à un sauvetage, le Recteur ait voulu par le ton de ce récit entretenir l’image des sauveteurs.

Une deuxième sortie eut lieu pendant la guerre, le 12 novembre 1915, pour porter secours au quatre mâts Colonial Empire. Malheureusement, ni liste des canotiers, ni récit de ce sauvetage. Sans doute les temps troublés en sont la cause, et si le Secrétaire du comité a rédigé un rapport, il n’est pas parvenu jusqu’à la SCSN.

En janvier 1922, le canot effectue deux sorties à dix jours d’intervalle. Une nouvelle fois pour le « Courrier », et une autre pour un bateau Hoedicais.
« lLE D'HOEDIC (Morbihan). 30 janvier 1922.
Hier, 29 janvier, à 13 h. 45 M. le Président de la station a reçu télégraphiquement de M. Le Syndic de Houat l'ordre de se porter au secours du bateau postal des îles revenant de Quiberon et en détresse à la pointe de Houat. Le vent soufflait avec rage de la partie S,-S.-O. et la mer était démontée. Tous les marins de l'île surveillaient au port leurs embarcations exposées par le ressac.
Pour rallier au plus tôt les canotiers, M. Le Roux, chef guetteur et membre du comité de la station, hisse au grand mât du sémaphore le pavillon de détresse. L'alarme est donnée et à 14 h. 10 le canot est à l'eau. Pour couper au plus court, les canotiers vont à la rame jusqu'à la pointe dite de Koh-KasteI. Le patron fait alors hisser les deux voiles et met le cap sur la pointe de Houat. Le canot était déjà à 4 milles au large que le vent passa à la partie N .-N.- O. avec une forte accalmie. Ce fut heureux pour le bateau-poste qui réussit à virer de bord et vint vent arrière au port par ses propres moyens. M. Le Roux, jugeant que tout danger.était désormais écarté, rappela le canot par le pavillon de ralliement.
Je suis heureux de vous signaler dans la circonstance la bravoure et le désintéressement de nos canotiers qui, presque tous en habit du dimanche, sont montés tels quels dans le canot pour ne pas retarder le départ. Le canot s'est très bien comporté pendant la sortie.
Le 18 janvier, un malheur est survenu dans l'île. Un des bateaux, monté par le père et ses deux fils aînés, a chaviré après avoir vraisemblablement talonné sur les roches dites du Galaire.
On est toujours sans nouvelles des trois infortunés qui ont dû périr. Le lendemain 19, sur la proposition des canotiers, les Membres du Comité ont décidé la sortie du canot pour explorer les endroits présumés du naufrage. Sortis à 15 heures par mer relativement calme, les canotiers ne sont rentrés qu'à une heure le lendemain matin, emportant avec eux un aviron et le bout-dehors du bateau naufragé.
Le Secrétaire du Comité de Sauvetage, Abbé LE BIBOUL. »


1927, le 1er avril, le nouveau canot Ernest Ernestine effectue sa première sortie, le lendemain d’une violente tempête.

« Le vendredi 1er avril, vers 10 heures du matin, on aperçut au N.E. de l'île de Hœdic, à deux ou trois milles au large, un bateau de pêche qui allait à la dérive, sans voiles, et semblait être en perdition. L'alerte fut aussitôt donnée, et peu après l'équipage du canot de sauvetage Ernest-Ernestine était prêt à prendre la mer.
Le vent soufflait avec violence du N.~O. Le canot de sauvetage, qui avait son équipage au complet, mit à la voile, et ne tarda pas à rejoindre le bateau auquel il voulait porter secours. Celui-ci était la République, de Saint-Cado, en Be!z, cotre ponté d'une quinzaine de tonnes. Il avait sa chaîne filée, mais son ancre avait été perdue, sa grand'voile traînait en loques le long du bord. Aucun homme n'était à bord.
On a su depuis que ce bateau de pêche, mouiIlé jeudi soir au fond de la baie de Quiberon, au Pô-en-Carnac, avait chassé et cassé sa chaîne sous la violence de la tempête qui a sévi dans la nuit du 31 mars au 1er avril.
Notre équipage mit une partie de ses hommes à bord de la République et les deux embarcations se dirigèrent vers Le Croisic, vent en arrière. L'état de la voilure du sloop ne permettait pas de l'amener à Hœdic, car il eût fallu serrer le vent d'assez près et la grand'voile était inutilisable.
C'était la première sortie par gros temps de l'Ernest-Ernestine, venu récemment de Port-Vendres. L'état de la mer était à point pour l'éprouver. II s'est très bien comporté. II n'a pu rejoindre son port d'attache que le lendemain et a été rentré dans son abri l'après-midi.
Le Secrétaire du Comité de Sauvetage, Abbé PORTUGAL. »


Tout l’intérêt de l’organisation du sauvetage avec des marins volontaires, donc souvent pêcheurs professionnels, ressort de cette intervention. Conscients que le bateau qu’ils retrouvent est l’outil de travail d’un des leurs, les marins n’hésitent pas à prendre des risques pour sauver le navire, comme ils l’auraient fait pour un équipage.

Cela n’échappe pas au patron de la « République », qui les remercie en ces termes :
« Hœdic, 22 avril 1927.
Veuillez m'excuser d'avoir tant tardé à remercier la Société Centrale de Sauvetage des Naufragés et particulièrement les canotiers de Hœdic pour le sauvetage de mon bateau qui, ayant cassé sa chaîne. était en perdition par tempête de N,-O. dans la nuit du 1er avril. Ce bateau était mon seul gagne-pain et je ne sais comment remercier les braves marins de l'île de Hœdic qui n'ont pas hésité, malgré l'ouragan qui sévissait, à risquer leur vie pour sauver mon embarcation, alors qu’affronter la mer par ce temps paraissait impossible. Je me suis dérangé spécialement dès que je l'ai pu, ayant été malade, pour les remercier et j'en profite pour vous adresser, M. le Président. ainsi qu'à la Société, mes plus vifs remerciements pour avoir sauvé mon bateau qui autrement était infailliblement perdu.
BOURHIS Michel, Patron de la République. »


Une nouvelle illustration de l’importance que ces marins accordent à leur outil de travail est la sortie suivante, le 26 octobre 1928, pour porter assistance au canot d’Hoedic le “Marie-Joseph” (2 hommes et 1 navire sauvés).

« ILE DE HŒDIC (Morbihan)
Le vendredi 26 octobre 1928. dans la matinée. deux canots de pêche de l'île de Hœdic revenaient de Quiberon, où ils s'étaient rendus la veille. Le temps, aux premières lueurs du jour, était plutôt incertain, mais les deux embarcations comptaient bien rallier leur port d'attache avant toute complication.
Subitement, vers 8 heures, le vent fraîchit du sud d'une façon inquiétante. Le sémaphore aperçut entre Houat et Hœdic les deux canots qui. après avoir pris des ris, essayaient de gagner la terre au plus vite. Ils avaient tout contre eux : le vent, la grosse mer et le courant de flot. Entre 11 heures et midi, on commença. à s'inquiéter de les voir lutter sans gain appréciable contre les éléments.
A 12 heures précises. le sémaphore. qui les observait de près, vit tout à coup l'un d'eux, le Marie-Joseph, sans voiles. Les avait-il amenées? Etaient-elles déchirées ? Toujours est-il que l'on considéra dès lors ce canot comme étant en perdition. L'alerte fut donnée en toute hâte. Dix minutes après, le canot de sauvetage de Hœdic était à l'eau, et se portait. à l'aviron pour commencer, à la voile ensuite, au secours du canot en danger, Celui-ci était monté par deux hommes, dont le patron, Louis-Athanase BLANCHET, père de six: enfants en bas âge, et canotier du bateau de sauvetage.
La mer était très grosse, le vent soufflait avec une violence extrême. Le canot de sauvetage rejoignit le Marie-Joseph vers 12 h. 45, il était à demi submergé. Ses deux hommes étaient uniquement préoccupés de vider au plus vite l'eau qui embarquait sans cesse.
Le patron ne voulut pas abandonner son canot, qui est son unique gagne-pain, Le canot de sauvetage se mit par suite en devoir de le protéger. Amenant sa voile, et mettant quatre avirons à l'eau pour régler sa marche, il se plaça immédiatement derrière le Marie-Joseph, au vent à lui, pour recevoir les premiers chocs des rafales et des lames. Les deux canots se maintenant dans cette position, et fuyant vent arrière, arrivèrent vers 15 heures au petit port de Saint-Jacques, en Sarzeau. L’entrée en fut très pénible, du moins pour le bateau naufragé, car le ressac y était très violent.
Après avoir passé la nuit à Sarzeau, les équipages des deux canots quittèrent Saint-Jacques à 13 heures et rentrèrent ensemble à Hœdic vers 16 heures. Comme l'état de la mer ne permettait pas de remettre le canot de sauvetage dans son abri, il a été conduit au Port-la-Croix; et solidement mouiIIé et amarré en attendant qu'il puisse être rentré.
Le canot de sauvetage Ernest-Ernestine s'est bien comporté sous un vent d'une violence peu commune et sur une mer démontée.
Le Secrétaire du Comité de Sauvetage, Abbé PORTUGAL. »


Cette fois le récit de cette sortie paraît bien terne eu égard aux difficultés et risques de ce sauvetage, qui valut au patron Joseph Raoul une deuxième médaille d’or.

La sortie du 6 juillet 1930 n’est pas inscrite dans les registres de la SCSN, mais nous en retrouvons trace dans le récit de la remise d’une médaille d’argent par Mme Delattre au sous-patron Louis-Marie Blanchet.

« Le 6 juillet. le bateau de pêche Jeanne-d'Arc se trouvant en danger à 3 milles dans l'est des Grands-Cardinaux, par fort vent de N.-O. et mer houleuse. fait des signaux de détresse.
Le canot de sauvetage Ernest-Ernestine, de la station d'Hœdic. se porte aussitôt à son secours sous le commandement du sous-patron BLANCHET ; la Jeanne-d'Arc est désemparée, son mât cassé, ses voiles déchirées ; deux canotiers de sauvetage montent à bord, établissent une voile de fortune et, sous l'escorte du canot de sauvetage, la barque de pêche fait route pour La Turballe. car le vent et la mer rendent impossible la rentrée à Hœdic. »


Ce fut la dernière sortie du canot Ernest-Ernestine, remplacé en novembre par le Caroline Fabrègue. Ce dernier n’effectuera que deux sortie, en 1934, pour porter secours les deux fois au même navire, le Sainte-Cécile.

Les récits qui suivent sont la retranscription des rapports manuscrits du Président du comité, Louis Blanchet, qui ont été annotés et corrigés par la personne chargée de les transmettre aux Annales (ces corrections sont portées entre crochets ouverts ] [ ; les insertions de l’éditeur pour la compréhension sont portées en crochets fermés [ ] ).

« Station de Hœdic, le 15 mars 1934
Le 14 mars, vers 16h 15, par vent de sud, tempête, temps pluvieux et grosse mer, on a aperçu un dundée desemparé de son grand mat, il fuyait vent arrière mais ne demandait pas secours.
L’équipage alerté se tenait prêt à mettre le canot ]de sauvetage Caroline Fabrègue[ à la mer au premier signal. A 16h 35 il ]le dundee[ a hissé un signal de détresse, le canot ]de sauvetage[ prit la mer aussitôt et rejoignait ]rejoignit[ le dundée désemparé vers 17h 15 ; il avait été devancé de 5 minutes par un bateau à moteur de chez nous, qui l’a aidé à remorquer le dundée sur un mouillage assuré.
C’était le dundée la Ste. Cécile du quartier d’Auray, monté par 7 hommes d’équipage tous sains et saufs.
On a embarqué 2 hommes seulement pour venir à terre, le patron ayant demandé aux canotiers, vu l’état de la mer, s’ils voulaient bien passer la nuit auprès du dundée, [car] il ne voulait pas abandonner son bateau ; l’équipage était ]étant[ d’accord, ils sont [d’abord] rentrés au port à 18h 30 avec les deux hommes [de la Ste. Cécile].
A 11 heures [23h], le canot ]de sauvetage[ est ressorti de nouveau passer la nuit amarré sur le dundée.
A 7h 30 le lendemain matin il ]est[ rentré au port La Croix ]Lacroix[ avec le reste de l’équipage où il est resté en attendant meilleur temps pour rentrer à son abri. (]rayé : vu l’état des rails il sera probablement difficile de le rentrer[).
Le canot s’est très bien comporté à l’état de la mer. »
Signé : « Le Président, L Blanchet »


Rapport complémentaire, sur ce même sauvetage, daté du 23 mars :

« Le canot Point d’interrogation a sorti du port La Croix par une accalmie pour porter secours au dundée en détresse.
Il est arrivé 5 minutes avant le canot de sauvetage sur les lieux, a eux deux ils ont aidé a envoyer le dundée Sainte-Cécile dans un mouillage plus assuré.
Les hommes qu’il portait sont : Blanchet Rémy, (Patron) ; Blanchet Arsène, Blanchet Nicolas, Le Gurun Nicolas, Palmec Basile, Blanchet Hypolite, Le Gurun Louis.
Le Patron du dundée Sainte-Cécile lui ayant demandé de rester a son service pour l’amener a son bord en attendant que le remorqueur vienne le chercher, il [le canot Point d’interrogation] était à son bord quand les chaines ont cassés, ils ont hissé le pavillon de détresse et fait route sur Saint-Jacques. »


Ce dernier paragraphe s’éclaire à la lecture du rapport de la sortie du 17 mars, soit trois jours plus tard, toujours au secours du Sainte-Cécile.
« Hoëdic, le 19 mars 1934
]rayé : Amiral
J’ai l’honneur de vous rendre compte que le[ 17 mars 1934, à 12h 40, par tempête SW à grains mer très grosse, le dundée de pêche “Sainte Cécile” mouillé près de la roche “Er Goualennec” depuis le 14 mars 1934 à 18 heures a rompu ses deux chaînes par la violence du vent à 12h 40.
Le petit canot de pêche à moteur “Point d’interrogation” se tenait à ses côtés.
Le sémaphore ]l’[ayant aperçu dériver vers le nord et battant le signal de détresse (N C), fit aussitôt aviser le patron du canot de sauvetage et hisser le pavillon noir.
A 13h 50 le canot de sauvetage ]Caroline Fabrègue[ sort du port Lacroix et fait route sur le dundée désemparé.
A 14 h 00 le canot de pêche à moteur prend l’équipage à son bord et fait route au Nord.
A 14h 30 le canot de sauvetage arrive sur les lieux dans le 35° à 4 milles du sémaphore d’Hoëdic et voyant que le dundée avait été abandonné par son équipage, escorta le canot à moteur “Point d’Interrogation” jusqu’au port de St. Jacques en Sarzeau où ils sont arrivés a 18h 45.
Ils ont éprouvé de grandes difficultés pour entrer dans le port par suite de l’état de la mer et saute de vent au NW.
Le canot de sauvetage est parti de St. Jacques le 18 mars vers 2h de l’après midi.
Le vapeur “Emile Solcrouf” demandé pour remorquer le dundée désemparé, attendait le canot de sauvetage porteur de l’équipage du dundée, à terre de la bouée de la Recherche.
Le canot accosta le vapeur et déposa l’équipage du dundée, le vapeur ayant alors pris le canot à la remorque fit route sur le dundée qui se trouvait dans le 55° du sémaphore d’Hoëdic à 4 milles.
Ils sont arrivés sur les lieux à 16h 50.
Le canot a de nouveau pris l’équipage du dundée du vapeur et le remit dans son bateau. Il est ensuite resté sur les lieux pendant les manoeuvres (une heure environ).
A 17h 50 il a quitté les lieux et a fait route sur le port Lacroix où il est arrivé à 19h 30. »
Signé : « L Blanchet »


La sortie du 14 mars, valu aux sauveteurs trois récompenses, dont une nouvelle médaille, d’argent cette fois, au Patron Joseph Raoul.

Il n’y aura plus de sorties, du moins officielles et répertoriées, après 1934. Les canots motorisés de Belle-Île, puis de Quiberon prendront la place de celui d’Hoedic. Oubliée pendant la seconde guerre mondiale, la station d’Hoedic est définitivement fermée en 1949. Le canot vendu, c’est au tour des murs d’être cédés à M. Carcanagues, « mareyeur à Hoedic et Houat » disent les registres, mais dont chacun se souvient surtout comme propriétaire de l’hôtel.

Extrait de l'article de Gilles Janin (propriétaire de la maison-abri d'Hoedic) paru dans la Revue des Deux Iles n°2