Les liaisons maritimes des îles de Houat et d’Hoedic avec le
continent
Aux
temps héroïques
Pendant des siècles, les liaisons des deux îles avec le continent
furent assurées par les îliens eux-mêmes, avec leurs bateaux de
pêche. Pendant des siècles, elles furent d’ailleurs aussi rares
qu’occasionnelles.
Le besoin de liaisons systématiques ne s’est fait sentir pour la
première fois qu’à la fin du XVIIe siècle, lorsque de petites
garnisons furent détachées par la citadelle de Belle-Île pour
occuper les tours de Vauban, sur l’une et l’autre île. Pour assurer
leur ravitaillement et la relève périodique des hommes,
l’Administration se contenta alors de réquisitionner les services
des marins-pêcheurs de Belle-Île, qui furent contraints d’assurer
la desserte des deux îles deux fois par mois. Cette première
liaison fut assurée de 1695 à 1746, date de la destruction des
tours par les Anglais, mais elle était si mal rétribuée qu’elle
était caractérisée par son irrégularité.
À la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe, avec les guerres de
la Révolution puis celles du Consulat et de l’Empire, pendant un
quart de siècle, Houat et Hoedic devinrent des sortes de «
territoires neutres » entre Français et Anglais, la plupart du
temps coupés du continent par la présence de bâtiments
britanniques. Leurs populations ne durent alors leur survie qu’aux
initiatives d’une personnalité exceptionnelle, Jean Marion, prêtre
du diocèse de Vannes, desservant puis recteur de l’île d’Hoedic et
bientôt de celle de Houat. Il sut doter ces deux communautés
d’îliens, abandonnées de tous sur le continent, de structures
autonomes. Il en vint à armer un « canot du recteur », petite
embarcation appartenant à l’Église, confiée à un équipage de
marins-pêcheurs. Le premier bateau qu’il utilisa de la sorte était
d’ailleurs... le don d’un amiral anglais avec lequel il avait pu
entretenir de bonnes relations. Ce « canot » lui permettait de se
rendre sur le continent lorsqu’il y était convoqué, mais surtout,
lorsque le besoin s’en faisait sentir, et plus encore lorsque la
conjoncture politique le permettait, d’y faire assurer des liaisons
de ravitaillement pour tous les îliens.
Ces liaisons ne l’étaient plus via Belle-Île, comme les
précédentes, ni via Quiberon, qui n’était d’ailleurs qu’un petit
hameau sans équipement portuaire, mais directement avec Auray,
parfois avec Vannes. Ce type de liaison par « canot du recteur »
allait demeurer opérationnel pendant plus d’un siècle, jusqu’en
1922.
Ce n’est qu’à partir de 1836, puis surtout de 1851, que
l’Administration eut à nouveau à se préoccuper des liaisons entre
les deux îles et le continent. Ce n’était plus pour faire face à
des besoins militaires, mais à ceux de nouveaux « fonctionnaires »
affectés à Hoedic pour l’entretien du fanal, puis du phare,
installés sur l’île pour assurer la protection de la navigation à
l’entrée en Baie de Quiberon. Ils n’étaient encore que d’anciens
marins-pêcheurs recrutés sur place, mais un cotre des Phares et
Balises assurait, plusieurs fois par an, de nouvelles liaisons avec
le continent, pour les besoins du service.
À partir de 1861, ce sont à nouveau les armées, mais cette fois-ci
la Marine, qui allaient éprouver le besoin de disposer de liaisons
entre les deux îles et le continent. Pour assister, et contrôler,
la navigation à l’entrée en Baie de Quiberon, l’équipement de l’île
d’Hoedic était en effet complété d’un sémaphore. Il fallait donc
pourvoir aux besoins d’une petite équipe de nouveaux «
fonctionnaires » qui n’était plus constituée d’îliens mais de «
techniciens » détachés du continent. Ces liaisons, fort
irrégulières, se faisaient surtout avec Lorient.
Pour les îliens, les deux principaux moyens de liaison avec le
continent demeuraient donc d’une part leurs propres barques de
pêche, d’autre part le « canot du recteur ». Si ce dernier mettait
le plus souvent le cap sur Auray, les îliens se rendaient plutôt
sur la presqu’île de Rhuys pour y échanger leur froment blanc
contre du froment noir et y vendre vaches et veaux, ou au Croisic,
parfois à Nantes, pour y vendre du poisson séché et les sardines
achetées aux pêcheurs de Belle-Île. À Houat comme à Hoedic, ils
étaient trop pauvres et trop peu nombreux pour armer à la pêche à
la sardine. Ils ne pouvaient assurer que ce petit cabotage, peu
rentable mais constituant cependant l’essentiel de leurs
ressources.
Cependant les liaisons occasionnelles assurées par la Marine ou par
l’Administration étaient également l’occasion de faire passer du
courrier et parfois des messagers, entre les deux îles et le
continent. Il en était de même lorsque faisait escale sur Houat ou
sur Hoedic quelque goélette des Travaux publics ou du pénitencier
de Belle-Île, ou encore les dundees des pilotes assurant l’entrée
dans la Loire des bâtiments de commerce au long cours. De même, au
milieu du XIXe siècle et pendant plusieurs années, l’entrepreneur
nantais chargé de la construction de nouveaux forts sur les deux
îles avait mis en œuvre sa propre liaison maritime pour les besoins
de ses chantiers et de son personnel ; son port d’attache était à
Chantenay, sur la Loire. Il apportait également, à l’occasion, son
assistance aux îliens.
Houatais et Hoedicais n’étaient donc pas totalement isolés du
continent. Leurs liaisons demeuraient cependant précaires et très
irrégulières.
Aux temps anciens
À partir de 1881, l’Administration ne peut plus, elle-même, se
contenter de liaisons aussi empiriques. Elle vient d’affecter de
nouveaux fonctionnaires sur ces îles, instituteurs, puis syndics
des gens de mer. En 1881 donc, pour la première fois, elle est
conduite à organiser un « service postal » régulier pour desservir
Houat et Hoedic. Comme l’une et l’autre sont alors statutairement
rattachées à la commune du Palais, ce nouveau service est
sous-traité à un marin-pêcheur de Belle-Île. Son contrat lui
imposait d’assurer cinq rotations par mois entre les trois
îles.
Dix ans plus tard, en décembre 1891, les deux paroisses de Houat et
d’Hoedic, sont érigées en communes distinctes. En 1892, contre les
vœux de leurs nouveaux conseils municipaux, le sous-préfet de
Lorient substitue d’office Quiberon au Palais comme tête de ligne
de ce « service postal ». C’est aujourd’hui toujours le cas, mais
en cent douze ans, ce service a connu de sensibles
évolutions.
Le premier contrat de rotation entre Quiberon, Houat et Hoedic est
passé avec Marin Deschamps. C’est un Houatais d’une famille récente
sur l’île : son père était venu comme ouvrier au milieu du siècle
pour la construction du fort et avait épousé une Houataise,
Marie-Thérèse Le Palmec. Il va desservir la ligne tous les cinq
jours avec son bateau de pêche, pendant trente ans. Cette cadence
sera ensuite progressivement portée à une rotation tous les trois
jours à la belle saison. Mais le service allait demeurer assez
irrégulier. Le 21 décembre 1911, une forte tempête y mettait un
terme : le bateau de Marin coulait dans le port de Houat.
Son contrat avec l’Administration ne devant prendre fin que l’année
suivante, c’est alors son gendre Armand Le Gurun, patron-pêcheur de
Houat, qui prend la relève avec son propre bateau, le Stiren er
Mor. Le service qu’il assure n’est pas plus régulier que ne l’avait
jamais été celui de son beau-père. Les îliens se plaignent et
contestent à nouveau la validité de Quiberon comme tête de ligne ;
ils demandent une liaison avec Vannes, comme l’ont les îles du
Golfe du Morbihan. À nouveau, le sous-préfet de Lorient demeure
sourd à leur requête.
L’année suivante, en 1912, c’est à un Quiberonnais, le patron
Gobelin, que l’Administration confie son « service postal ». Pour
tenir compte partiellement des vœux des îliens pour un service plus
régulier, elle lui impose l’usage d’un bateau à moteur.
L’amélioration n’est cependant que de courte durée. Le 19 mars
1914, victime lui aussi d’une forte tempête, le nouveau courrier
sombre avec son moteur monté sur une coque hors d’âge.
Gobelin lui substitue à nouveau un vieux sardinier à voile. Sur
Houat et sur Hoedic, les conseils municipaux protestent. Mais leurs
voix sont trop amorties lorsqu’elles arrivent à Lorient pour
émouvoir le sous-préfet, qui a d’ailleurs bien d’autres questions à
régler pendant la Grande Guerre. Cahin-caha, Gobelin et son vieux
sardinier poursuivent donc leurs rotations, toujours plus ou moins
régulières. Les îliens vont devoir s’en contenter pendant encore
plusieurs années.
En 1921, le directeur des Postes de Vannes avise la municipalité de
Houat de la proposition d’une compagnie de navigation qui offre de
desservir l’île depuis Auray. Mais cette perspective n’enthousiasme
plus les îliens. Aussi en 1922, l’Administration renouvelle-t-elle
son contrat pour des rotations
Quiberon-Houat-Hoedic-Houat-Quiberon. Le patron Le Buhé, de
Quiberon, va les assurer mais toujours avec un vieux voilier, le
Sainte-Anne.
Les approches des deux îles sont alors plus ou moins délicates,
selon les marées et l’état de la mer. Le débarquement des passagers
comme celui des marchandises se fait souvent à l’aide d’un petit
canot, les hommes devant finir la traversée à pied dans l’eau, les
femmes et les enfants rejoignant la terre ferme à dos de
matelot.
En 1924, un Houatais va reprendre la ligne, en se lançant pour la
première fois dans une grande aventure moderne. Louis Le Hyaric a
en effet l’âme d’un entrepreneur. C’est un Houatais de fraîche date
: sa famille a été implantée sur l’île au milieu du XIXe siècle,
par un recteur qui avait fait appel à un technicien du continent
pour exploiter le moulin à vent dont il venait de doter l’île.
Louis Le Hyaric achète l’Etoile au propriétaire du château
romantique situé à Quiberon, à la pointe de la côte à l’ouest de
Port-Maria. C’est une vieille chaloupe à moteur à vapeur qui a déjà
une très longue expérience dans le transport de passagers dans la
rade de Brest ; avec la force de l’habitude elle peut encore se
traîner en Baie de Quiberon. Elle prend donc, en janvier 1924, la
relève du Sainte-Anne pour relier Houat et Hoedic à Quiberon.
L’Etoile est propulsée par une chaudière chauffée au bois. Il y a
quelques années, des anciens racontaient avoir entendu dire dans
leur jeunesse que, lors d’une traversée, la provision de bois se
serait révélée insuffisante ; le capitaine aurait alors eu recours
aux grands moyens... ce qui expliquerait que les religieuses de
Houat n’auraient jamais reçu une importante commande de sabots
destinée à leur boutique...
Cette nouvelle expérience n’est que de courte durée. L’Étoile avait
trop longtemps rendu de bons et loyaux services sous d’autres
cieux. À bout de souffle, elle ne résiste pas à une tempête et
sombre à son tour.
Sagement, Louis le Hyaric revient, pour assurer ses rotations, à un
ex-sardinier à voile qu’il avait fait construire à Concarneau
quelques années plus tôt. Mais il est contractuellement tenu
d’exploiter un bateau à moteur. Il complète donc, deux ans plus
tard, l’équipement de L’Angelus de la Mer d’un moteur auxiliaire au
gasoil, à un seul cylindre. Comme il est trop faible, il faudra le
remplacer par un moteur à essence. Ces compromis vont, plus ou
moins régulièrement, assurer la continuité du « service postal »
jusqu’à la fin du premier semestre 1931.
Car le 1er juin 1931, c’est aux frères Auffret, de Quiberon, que
l’Administration confie son « service postal ». Leur Étoile
Quiberonnaise est dotée, elle, d’un bon moteur. Elle va relier un
peu plus régulièrement, sauf par gros temps, Houat et Hoedic au
continent, trois fois par semaine. Mais à la fin des années 1930,
la Seconde Guerre mondiale va à nouveau perturber la desserte des
deux îles.
Après la débâcle de 1940, le carburant manque et les contrôles
allemands rendent la régularité du service très problématique.
Bientôt les liaisons ne seront plus assurées que par des bateaux
privés. Le maire de Houat, Le Hyaric, avec sa pinasse Henri et
Jeanne ou encore le boulanger de l’île, Dalido, assurent,
lorsqu’ils le peuvent, des liaisons entre Houat et Port-Navalo et
parfois Vannes. Le maire d’Hoedic, Jean-Marie Le Moing, prend le
relais pour des liaisons entre Houat et Hoedic.
En 1944, après la libération de Vannes, Houat et Hoedic
redeviennent des sortes d’enclaves neutres, cette fois-ci dans la «
poche de Lorient ». Houat d’abord, Hoedic ensuite, vont d’ailleurs
être le siège d’épreuves guerrières, meurtrières à Houat. Plus
aucun service ne les relie au continent.
Deux mois après la capitulation allemande, le 3 juillet 1945,
l’Administration rétablit enfin son « service postal », par un
contrat avec Prudent Le Roux. C’est un marin-pêcheur houatais. Il
assure donc depuis son île les rotations avec son bateau Le Dernier
Galopic.
Le 16 août 1946, le service est confié à Gildas Le Roux, un autre
Houatais de naissance qui a émigré à Quiberon, toujours avec Le
Dernier Galopic. Ce bateau est cependant vendu et remplacé par le
Norbert et Gildas. Un mauvais sort s’acharnant sur cette ligne,
redevenue Quiberon-Houat-Hoedic et retour, le Norbert et Gildas
prend feu dans le port de Houat.
Il est remplacé par la Rose de Lisieux, bientôt elle-même revendue
à un tiers. Entre les deux îles et le continent le trafic s’accroît
et, pour y faire face, Gildas Le Roux a fait construire un bateau
plus important, L’Archange Gabriel. Il va assurer un service à peu
près régulier de 1951 à 1955, avant d’être armé à la pêche à la
sardine.
La relève est provisoirement assurée au départ de Houat par Yves Le
Roux, patron-pêcheur houatais avec le Cap au Large. Ce bateau neuf
a été commandé à un chantier des Sables-d’Olonne pour assurer le
courrier entre les deux îles et le continent. Il est le premier
courrier conçu et construit pour desservir cette ligne.
Au bon vieux temps
Le Notre Dame de Confort, une vedette de 15 m dotée d’un moteur de
80 ch, prend la relève en 1956.
Tous les anciens îliens et, chaque été, les premiers campeurs comme
les premiers « résidents secondaires » sur les deux îles ont été de
fidèles usagers de ce Notre Dame de Confort. Nous étions jeunes ;
c’était le « bon vieux temps » ! Dédié, je le suppose sans savoir
pour quelle raison, à la Vierge d’une célèbre chapelle du Trégor,
le nouveau courrier d’Yves Le Roux, ne brillait cependant pas par
le confort qu’il offrait à ses passagers. Il faut dire qu’à la
belle saison leur nombre excédait quelque peu les capacités du
navire. Aussi sa chaloupe de secours était-elle régulièrement
pleine à ras-bord de légumes, pots de yaourt et autres provisions.
Mais la Bonne Mère veillait et il ne fut jamais nécessaire de la
mettre à l’eau.
Une dizaine d’années plus tard, le Notre Dame de Confort n’est plus
en mesure de faire face à l’incessant accroissement du trafic, tant
en marchandises qu’en passagers. Il devient nécessaire de doter le
« service postal » des deux îles d’un gabarit nettement supérieur.
Ce sont deux autres Houatais qui vont s’en charger, les frères Abel
et Guiton Le Gurun.
Le 1er novembre 1967, à la barre de l’Enez Houad, un bateau de 20 m
avec deux moteurs de 150 ch qu’il venait de faire construire, Abel,
qui avait navigué près de six ans dans la Royale, inaugure, dans
des conditions de confort et de sécurité que cette ligne n’avait
encore jamais connues, les liaisons Houat-Hoedic-Quiberon. C’est
toujours le « service postal » sous contrat de l’Administration,
mais cette fois-ci sur un courrier digne des îliens de tradition
et, de plus en plus nombreux, d’adoption. Il bénéficie d’une
subvention du conseil général du Morbihan.
Quelques années plus tard, lorsque Abel devra se retirer pour
raison de santé, c’est Guiton, avec le concours de son matelot et
cousin, Michel Le Gurun, qui prend la relève. Mais si Abel et
Guiton ont, les jours d’affluence, la responsabilité de transporter
quelque cent cinquante passagers, et si l’un comme l’autre sont
soucieux de leur assurer les conditions de voyage les plus
sécurisantes, l’un et l’autre demeurent avant tout pour ceux-ci des
amis. À Quiberon, Houat ou Hoedic, combien de fois n’ont-ils pas
accepté, ayant déjà largué les amarres, de revenir à quai pour
embarquer quelque retardataire arrivé en courant ? Parfois en
jurant, mais toujours avec bonne humeur. Et combien de fois ont-ils
fermé les yeux sur le nombre de passagers embarqués, pour ne
laisser personne sur le quai ?
À Hoedic, avant la construction du Port de l’Argol, sur la vieille
cale de la Marine, il leur fallait un sens aigu de la manœuvre pour
embarquer jeunes et vieux, carrément « au vol » lorsqu’un fort vent
ne leur permettait pas d’accoster... Qui accepterait aujourd’hui de
prendre de tels risques ?
Selon les vents, l’Enez Houad devait à cette époque mémorable
aborder Hoedic soit à l’est à la cale de l’Argol (construit par la
Marine en 1939 pour équiper les quatre blockhaus qui devaient
assurer la défense de la Baie de Quiberon), soit plus à l’ouest, à
la vieille cale de Port-Neuf (construite pendant la Grande Guerre
par des prisonniers allemands). Comme il n’était pas toujours aisé
de prévoir la destination qu’Abel ou Guiton choisirait, les
candidats à l’embarquement se regroupaient avec leurs brouettes, à
l’époque seul moyen de transport sur l’île, sur la hauteur derrière
le sémaphore. Alors, selon le cas, un pèlerinage de piétons et de
brouettes dévalait précipitamment vers l’Enez Houad, soit à l’est
soit à l’ouest.
Du moins Abel comme Guiton étaient toujours fidèles au rendez-vous.
Il fallait véritablement une très forte tempête pour qu’ils
renoncent à assurer le courrier. Et c’est ainsi qu’en quatorze ans,
sans sortir de la Baie de Quiberon, l’Enez Houad a parcouru
l’équivalent de deux tours du monde.
Cette époque de liaisons sous contrats privés, auxquelles son
folklore donnait tant de charmes, devait cependant prendre fin. On
n’arrête pas le progrès et le développement constant du trafic va
imposer d’avoir recours à d’autres moyens. Aux formules artisanales
qui depuis 1880 et durant un siècle avaient assuré les liaisons
entre Houat, Hoedic et le continent, va se substituer un système
capitaliste sur une autre échelle.
Par le dépaysement qu’elles offraient aux citadins du continent,
ces formules artisanales dépassées avaient beaucoup contribué à
l’attrait qu’exerçaient les paradis de ces petites îles. Mais elles
avaient aussi leur coût, et plus particulièrement pour l’équipage
de l’Enez Houad : une « vie de bagnard » disait Guiton qui ajoutait
« il ne nous manque qu’un numéro dans le dos... ». Trois cent
soixante-cinq jours par an debout à 5 h pour ne rentrer bien
souvent que vers 19 h. En dix années de service, le matelot Michel
Le Gurun n’avait eu droit qu’à dix jours de congés, et c’était il y
a moins de quarante ans. Trouverait-on encore aujourd’hui des «
gens de mer » acceptant une telle vie ? Mais combien d’îliens de
tradition, d’adoption ou de passage en étaient-ils conscients
?
Aux temps modernes
Le système capitaliste qui va prendre la relève est une formule de
« capitalisme à la française », c’est-à-dire exploité par une
techno-structure spécialisée dans le transport maritime, mais avec
le concours des contribuables pour en supporter les risques
financiers.
Au 1er janvier 1980, la Compagnie Morbihannaise de Navigation
devient titulaire du contrat du « service postal » pour les deux
îles, Houat et Hoedic, comme elle l’était depuis longtemps pour
Groix depuis Lorient et pour Belle-Île depuis Quiberon. Elle va
exploiter cette nouvelle ligne, mais n’est que prestataire de
services pour le compte du Département. Elle y affecte le Men er
Vag, un nouveau bateau conçu pour ce type de trafic et propriété du
Département. Pendant quelques années, le Département affrètera
encore l’Enez Houad des frères Le Gurun pour faire face à des
besoins exceptionnels.
Alors que l’Enez Houad est un bateau classique en bois, le Men er
Vag a une coque en fer. Il a une longueur de 20 m et un tirant
d’eau de 2,20 m. Il est équipé de deux moteurs de 170 ch qui seront
ensuite remplacés par des moteurs plus puissants. Il peut
transporter 150 passagers et 15 tonnes de marchandises, à une
vitesse de 10 nœuds.
Le service du courrier des deux îles Houat et Hoedic est donc
maintenant assuré non plus par des marins-pêcheurs, mais par des
professionnels du transport maritime, en l’occurrence une filiale
du Groupe Worms. Cette société est l’héritière de plusieurs
compagnies de navigation nantaises dont la première, la Compagnie
de Navigation de la Basse Loire, créée en 1876, avait exploité des
lignes de cabotage vers la Grande-Bretagne et l’Allemagne, tandis
que la Compagnie Nantaise de Navigation à Vapeur, créée en 1882,
avait exploité des lignes au long cours vers l’Indochine et
l’Amérique du Sud. Avec la Compagnie des Chargeurs de l’Ouest,
créée en 1902, elle avait une longue expérience des « passages
d’eau » vers les îles, y compris en juin 1931 celle du dramatique
naufrage du Saint-Philibert.
À la suite de nouvelles fusions, la Compagnie Morbihannaise de
Navigation deviendra, en 1987, la Compagnie Morbihannaise et
Nantaise de Navigation. Mais c’est maintenant le département du
Morbihan qui assume directement le risque financier des courriers
des îles. Pour les liaisons entre Houat, Hoedic et le continent,
cette innovation est sans doute devenue nécessaire pour mettre en
œuvre des moyens susceptibles de faire face à l’accroissement du
trafic. Elle va peser lourd dans le budget du Conseil général. Une
innovation, cependant, que sait assumer un homme politique, Raymond
Marcellin, auquel le Morbihan doit dans une large mesure la
modernisation de ses infrastructures.
Bientôt le Men er Vag lui-même ne répond plus aux besoins d’une
exploitation rationnelle de la ligne desservant les deux îles de
Houat et d’Hoedic. En 1989, le Conseil général décide d’un appel
d’offres pour la construction d’un bâtiment mieux adapté aux
conditions du trafic sur cette liaison. Avec 27 m de long et 9 m de
large, il aura une capacité de 182 passagers, à peine supérieure à
celle du Men er Vag, mais à peu près le double pour les
marchandises. Ce sera un catamaran en aluminium à propulsion par
hydrojet avec un faible tirant d’eau, 1,40 m, afin de pouvoir
accéder aux ports des deux îles par marée basse. Doté de deux
moteurs de 1 000 ch il sera beaucoup plus rapide, avec une vitesse
de 18 nœuds. Construit au Chantier de Saint-Brévin, en
Loire-Atlantique, le Draventeg est mis en service le 15 juin
1991.
Extrait
de l'article d'Henri Buttin paru dans la Revue des Deux Îles
n°1.
