Extractions littorales de granite à Hoedic
Méthodes d’extraction et de fente du granite
À Hoedic, dans le passé, deux méthodes différentes ont été utilisées pour extraire et fendre les blocs de granite.
La méthode dite « des coins » consiste à creuser une succession de cavités verticales peu profondes (10 cm) – dites emboîtures – alignées et régulièrement espacées, fréquemment au nombre d’une dizaine, voire plus, destinées à la mise en place de coins massifs. Le rôle des coins n’est pas d’agir par leur tranchant, mais d’écarter les parois du bloc par leurs côtés. Les coins sont frappés successivement à la masse. Quelques séries de coups de masse suffisent à fendre le bloc. La progression de la fracture est indiquée par le son rendu lors de la frappe. Cette méthode, très ancienne, est toujours employée dans les carrières.
La méthode dite « des grands trous de perforation », plus récente, est totalement différente. Elle consiste à forer à la barre à mine (appelée parfois « chanteperce ») un trou vertical, généralement unique, souvent de l’ordre d’un mètre de profondeur, destiné à recevoir de la poudre noire (mélange de salpêtre, soufre et charbon de bois pulvérisés) qui s’enflamme vers 20°, sous l’effet d’une étincelle. Le bourrage est au moins d’une vingtaine de centimètres. Très sensible aux chocs, le transport de la poudre noire est délicat, son emploi est dangereux. Malgré ces inconvénients, la poudre noire est toujours employée dans les gisements granitiques du fait de son faible effet brisant.
Sites d’extraction
Plusieurs sites d’exploitation du granite, d’importance très inégale, ont été mis en évidence sur l’estran. Toutefois, à la pointe du Vieux-Château, le granite, très fissuré, ne présente aucune extraction. Inversement, vers l’extrémité sud de la plage de Port Blanc, le granite fin affleure en grandes masses peu fracturées : aussitôt apparaissent des traces d’exploitation (fig. 5-a,b). Ainsi, dès l’abord, se manifeste une relation de cause à effet entre la structure du granite et son extraction. Les exemples qui suivent confirment cette première impression.
• Port Kal et Port Louit
Vers la partie haute de l’estran, micro-carrières de granite à grain fin, de teinte claire, légèrement gris-bleuté en profondeur. Le leucogranite est recoupé par des filonnets de pegmatites, de quelques centimètres de puissance seulement, assez inclinés, qui ont facilité l’extraction en permettant le détachement de blocs (fig. 5-c). Au-dessus de l’estran, le sol est jonché de débris de taille de granite. À l’évidence, les carriers remontaient les blocs abattus et les façonnaient à l’abri de la mer, modalités conduisant à la formation d’un sol caillouteux, ici toutefois de faible épaisseur, en raison du peu d’importance des exploitations (fig. 5-d). Dans le même périmètre, la présence d’une zone failleuse se traduit par l’altération du granite (qui prend une teinte jaunâtre) et par l’absence d’extraction . Toujours dans le même secteur en direction de Port Louit, l’estran est localement accidenté de mares d’origine anthropique , témoins de l’arrachage de blocs. Ici encore, au-dessus de l’estran, le sol artificiel est constitué par des débris de taille.
• Au sud de la Maison Perdue (Beg Er Fault)
Sur la zone rocheuse située au nord-ouest d’un îlot accessible à basse mer, de gros blocs épars ont été l’objet d’une tentative de débitage ; l’un de ces blocs présente une impressionnante succession de trous pour l’emplacement des coins, alignés selon deux directions perpendiculaires (fig. 4-d). Au Men Bragsteuil, vers l’extrémité méridionale de l’îlot, des trous de barre à mine verticaux ont permis le débitage du granite en grosses masses (fig. 4-a,b,c). Si l’extraction n’a pas dû être très importante, elle n’en demeure pas moins spectaculaire, du fait des difficultés rencontrées pour transporter dans l’île les blocs extraits.
• Le Vinglé
Toute autre par son ampleur est cette zone d’extraction qui se traduit aujourd’hui par un très vaste platier rocheux artificiel (fig. 3-a). L’exploitation était grandement facilitée par la structure du granite en dalles peu inclinées. Le débitage a produit une morphologie anthropique très caractéristique en marches d’escalier (fig. 3-b), entraînant la formation de nombreuses mares artificielles. L’importance du chantier est par ailleurs confirmée par les débris de taille éparpillés sur l’estran. Curieusement, çà et là, quelques blocs grossièrement équarris sont restés abandonnés sur le platier (fig. 3-c). Les vestiges d’extraction se suivent jusqu’au droit du môle. Cette zone d’exploitation majeure est signalée par le toponyme « Vinglé » (carrière).
• La carrière du Grand Mulon (Er Yoc’h)
La carrière intensément exploitée pour les enrochements du port de l’Argol, en 193, n’est pas ouverte sur l’estran mais légèrement en retrait de Treh Yoc’h. Aujourd’hui abandonnée, ses fronts de taille sont presque partout tapissés d’ajoncs, sauf sur une diaclase 8 subverticale (fig. 5-f). La partie la plus profonde de la carrière est noyée. Fait exceptionnel, digne d’être souligné, l’emplacement de cet ancien site d’extraction apparaît à présent comme un vaste théâtre de verdure abrité des vents... Exemple remarquablement réussi de reconversion... 9.
Au total, Hoedic fournit un nouvel exemple d’extraction insulaire de granite dans l’Ouest de la France. Sans avoir l’ampleur des exploitations à Chausey10 et à l’Ile Grande11, on retrouve néanmoins ici les modalités caractéristiques de cette activité extractive, aujourd’hui tombée dans le domaine de l’archéologie et, par suite, d’autant plus intéressantes à scruter. Les extractions, rigoureusement limitées aux zones où le granite était de qualité, ont été effectuées selon deux méthodes : nombreux trous peu profonds, régulièrement alignés, pour l’emplacement des coins ; grands trous de perforation, isolés, à la barre à mine, avec éclatement à la poudre noire. Ici aussi, s’est développée une morphologie anthropique : platiers artificiels, mares de néoformation, débris de taille éparpillés sur l’estran ou accumulés en un sol rocailleux à l’abri de la mer. En conséquence, les extractions ont joué un rôle dans le développement des formes d’érosion mais aussi, dans une moindre mesure, de sédimentation. Un prochain article envisagera les utilisations du granite d’Hoedic.
Extrait d'un article de Louis CHAURIS, Directeur de recherche au CNRS (e.r.), paru dans la Revue des Deux Iles n°5 - 2008
8. Diaclase : cassure de la roche. (Note de Melvan)
9. Par ailleurs, le creusement des douves du grand fort a fourni une quantité importante de granite mis en œuvre sur place (cf. 2e article, à paraître).
10. Chauris 2005.
11. Chauris 1991.



